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vendredi 27 février 2015

Voici l'agneau de Dieu (Gn 22) 2ème dimanche de Carême

Même si la liturgie massacre le texte biblique avec des coupes injustifiées – on n’est tout de même pas à cinquante secondes près ! – c’est sur la première lecture que je m’arrête, le sacrifice d’Abraham (Gn 22). Le texte est connu. Il a tout pour stimuler l’imagination des romantiques, des tragédiens et des peintres. Tous en conviennent, il met en scène une épreuve de la foi.
Là où cela se corse, c’est que la foi nous casse tellement les pieds, à nous disciples de Jésus, même si le surmoi interdit qu’on le dise, que l’on comprend le texte à l’envers. Croire, ce serait évidemment faire n’importe quoi, jusqu’à sacrifier son fils, sous prétexte que Dieu le demande. On justifie par cet extrémisme que nous autres, nous ne soyons que modérément croyants. Vous comprenez, ce n’est pas pour tout le monde, avec une telle radicalité !
Croire ce serait faire plaisir à Dieu, lui faire des cadeaux, et des cadeaux qui coûtent ‑ sans quoi ce ne sont pas de vrais cadeaux, n’est-ce pas ? C’est juste le contraire de ce que nous confessons, que Dieu est pour l’homme, depuis la création jusqu’à la vie éternelle. Mais nous nous débrouillons à présenter la foi de telle sorte que nous-mêmes ne puissions y croire !
Tout repose sur une ambiguïté du texte. « Va, prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, et offre avec lui un sacrifice. » Malgré tous les articles depuis plus de trente ans sur ce verset, la nouvelle traduction liturgique continue à errer. Cette fois, on ne peut pas dire qu’elle tombe dans le panneau. Les traducteurs s’obstinent à fermer le sens Ecritures !
Offrir avec le fils un holocauste, cela peut sans doute signifier l’offrir lui en sacrifice. Mais cela peut aussi signifier qu’avec lui ‑ et le texte insiste plusieurs fois sur cet « ensemble » du père et du fils ‑ Abraham va prier et faire monter leur commune prière comme la fumée de l’holocauste.
Le texte insiste pour interdire la lecture sacrilège selon laquelle Dieu demanderait la mort du fils. D’abord Abraham répond : « Dieu saura bien voir pour l’agneau, mon fils ». Abraham n’aurait donc rien à offrir. L’offrande serait l’affaire de Dieu. Ensuite, la montagne change de nom. Ce n’est pas un détail. Et comment s’appelle-t-elle désormais ? Dieu voit. Et l’explication en rajoute une couche (même si elle modifie la voie). C’est bien de voir, de prévoir qu’il s’agit. C’est Dieu qui voit pour l’agneau. (L’évangile le confirmera lorsqu’à la question d’Isaac ‑ où est l’agneau ? – il répond : voici l’agneau de Dieu.)
Autre chose qui aurait dû nous interroger. Dieu appelle-t-il ainsi les gens ? Qui d’entre nous a été appelé : « Abraham, Abraham », « Teresa, Teresa », ou « Xavier, Xavier » ? Personne. Abraham, comme nous tous ‑ n’est-il pas le père des croyants ? ‑ attribue à Dieu ce qu’il pense que Dieu lui demande. On fait tous ainsi. Mais gare à l’illusion ! Le prophète Michée rapporte exactement cela. Alors qu’il est conscient de son péché, l’homme s’interroge : « Comment dois-je me présenter devant le Seigneur ? Donnerai-je mon fils aîné pour prix de ma révolte, le fruit de mes entrailles pour mon propre péché ? »
La réponse est sublime que nous ignorons. Pourquoi donc ignorer ces sommets de la littérature biblique ? « Homme, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le Seigneur réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et marcher humblement avec ton Dieu. »
Revenons à nos moutons, à notre agneau, à la foi d’Abraham. Le texte du sacrifice d’Isaac raconte effectivement une épreuve de la foi. Abraham, comme nous tous, doit se convertir, changer sa conception de la foi, de Dieu. Croire, ce n’est pas offrir à Dieu, sacrifier à Dieu, comme si croire nous cassait les pieds ! Croire, c’est accepter que Dieu donne, c’est lui qui voit pour l’agneau et tout le reste.
Et même, ce qu’il trouve c’est un bélier, un vieux mouton impropre à la consommation, histoire de rire des sacrifices que les hommes pensent bon d’offrir à Dieu. Il n’y a pas de sacrifice à offrir, seulement à tendre les mains. C’est Dieu qui donne. Crois-tu cela ? N’est-ce pas ce que nous faisons à l’eucharistie.
Nous ne le croyons pas, sans quoi nous serions convertis, sans quoi on arrêterait avec les sacrifices de carême. Tant que c’est moi qui décide ce que je dois donner à Dieu, privation de chocolat et autres efforts de carême, (vous imaginez comme cela fait plaisir à Dieu !) je suis encore aux commandes, je ne suis en rien converti, en rien obéissant, en rien dans l’humilité du chemin avec Dieu.
Si j’abandonne, jusqu’à ne pas savoir ce que cela signifie que Dieu donne, ce que cela signifie croire, mais suis seulement là, devant lui et pour les frères, peut-être je deviens croyant, disponible à l’appel de Dieu.
S’il y a un effort de carême, c’est de lâcher prise, même en matière de foi, c’est de laisser faire Dieu. Dieu saura voir, mon fils.

samedi 14 février 2015

Braver l'interdit de Jésus (6ème dimanche)



Jésus guérit un lépreux. Et voilà ce qu’il lui ordonne : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre, et donne pour ta purification ce que Moïse a prescrit dans la Loi : cela sera pour les gens un témoignage. »
Pourquoi ne rien dire à personne, puisque tout le monde sera au courant ? Pourquoi ne rien dire à personne si le prêtre doit attester de la purification et recevoir l’offrande prescrite ? Pourquoi ne rien dire à personne si cela doit être pour les gens un témoignage ?
Ce n’est pas la guérison qui doit rester secrète ; elle devra même servir de témoignage pour les gens. De quel témoignage s’agit-il ? Un homme a été purifié. Ce passif sans agent, ce passif que les exégètes appellent le passif divin, est une manière de dire l’action de Dieu sans prononcer son nom, par respect. Ainsi donc, Jésus veut que le témoignage de la purification soit rendu à Dieu. C’est lui qui fait vivre. C’est lui la vie.
Ce qui est secret, c’est le nom de Jésus. Surtout, que personne ne sache qui il est. Même sa parole le dissimule, au passif : « je le veux, sois purifié ». Le lépreux n’a pas suivi la consigne « de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts ».
Pourquoi Jésus veut-il rester dans l’ombre ? Que signifie cet anonymat de Jésus ?
Une première réponse consiste à penser que Jésus veut tout rapporter au Père. Il est sorti, comme dit l’évangile quelques versets plus haut, pour annoncer. On ne nous dit pas quoi. On le devine avec cette purification et les guérisons précédentes. Il annonce une libération. Au risque d’en dire trop, à ce point du récit, il est sorti pour annoncer que Dieu libère son peuple de l’emprise du mal, des maladies et démons. Le passif divin attribue l’action de salut au Père ; Jésus, homme au milieu des hommes, ne risque pas de se l’attribuer.
Une deuxième réponse, que l’on pourrait attribuer aux premiers chrétiens. On sait que leur prédication n’est pas exactement celle de Jésus. Jésus annonce le Royaume, le salut, et les premiers chrétiens annoncent Jésus (qu’ils reconnaissent comme le Royaume, le salut). Ainsi pour les premiers chrétiens, qu’on ne puisse pas dire par qui le lépreux a été purifié, qu’on ne puisse désigner l’agent de ce passif, dit qui est Jésus. Le passif divin devient le passif qui désigne Jésus en taisant son nom. Il est le sauveur, décidément et forcément du côté de Dieu, Seigneur.
Un homme a été purifié. Par qui ? On ne prononce pas le nom de l’agent mais l’on sait bien que c’est Dieu qui a agi. On ne prononce pas le nom de Jésus, mais l’on sait bien que c’est lui qui a agi ; il se retire, « de partout cependant on venait à lui ». Le silence que les premiers chrétiens font ordonner par Jésus est une manière pour eux de confesser leur foi, de faire retentir l’annonce : ce Jésus, c’est Dieu qui libère son peuple.
Une autre lecture, plus propre à Marc, peut encore être avancée. Pas plus que les précédentes, elle n’est exclusive. Il faut taire le nom de Jésus pour ne pas faire de Jésus une idole. Je traduis pour aujourd’hui. Jésus n’est pas superman, un magicien qui par l’opération du saint Esprit peut guérir un cancer, éviter un accident de la route, etc.
Ce qui est étrange c’est de penser que ceux qui sont attirés par Jésus, ceux qui de partout viennent à lui, peuvent être idolâtres, de ce Jésus-même qu’ils cherchent. Il arrive à ceux qui viennent à Jésus de mal parler de Jésus sans le savoir. Jésus le sait, lui. Il arrive que les disciples se trompent sur l’identité de Jésus. « Passe derrière moi, Satan ! tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! » Voilà pour Pierre et les Douze.
Dans l’évangile de Jean on retrouve cela aussi : « Alors Jésus, se rendant compte qu’ils allaient venir s’emparer de lui pour le faire roi, s’enfuit à nouveau dans la montagne, tout seul. » Dans notre texte aussi, Jésus « reste à l’écart dans des endroits déserts ». Et c’est de s’être fait roi qu’il sera condamné… Ainsi donc, ceux qui viennent à Jésus peuvent mal parler de lui en pensant au contraire bien parler. Voilà pourquoi Jésus ordonne de ne rien dire.
Puis-je pointer une de nos idolâtries ? Elle est tellement ancrée dans nos habitudes que je tremble à la dénoncer. Elle concerne l’eucharistie telle que la polémique antiprotestante nous l’a refourguée. La dévotion eucharistique est parfois idolâtrique. L’expression de présence réelle, introduite par Urbain IV mais gentiment ignorée par Thomas d’Aquin, nous fait adorer quand il faut consommer : Prenez, mangez, prenez, buvez.
S’il y a un tabernacle, ce n’est pas pour qu’on puisse adorer, seulement pour conserver le corps de Jésus pour les malades et les absents. Le but n’est pas l’adoration, mais la conservation. Si on conserve l’eucharistie, évidemment, on va la respecter.
Ou bien encore, je ne fais pas action de grâce parce que Jésus s’est donné à moi, présent dans le pain. Je rends grâce, assurément, c’est même ce que veut dire eucharistie. Le psaume le dit : « Comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu’il m’a fait ? J’élèverai la coupe du salut ». Nous ne rendons pas grâce d’avoir communié, de ce que Jésus soit venu en nous. C’est pour rendre grâce que nous communions. Jésus vit en nous, jour après jour, heure après heure. Et pour en rendre grâce, pour faire eucharistie de sa présence en nos vies, nous communions.
Parfois il faut être discret sur l’identité et la personne de Jésus, écouter l’ordre de taire son nom. Sans quoi, on lui interdit d’entrer en nos villes et le cantonne dans les endroits déserts. C’est peut-être ce que deviennent nos églises !

samedi 7 février 2015

Rapide présentation de Jésus Mc 1 (5ème dimanche)




Nous lisons depuis un mois le premier chapitre de l’évangile de Marc, et nous ne l’achèverons que la semaine prochaine. Ce n’est pas que le chapitre soit long, seulement quarante cinq versets ! Mais Marc, dans son style ramassé, donne l’impression de la profusion. Jésus n’arrête pas. Son entrée en scène est une sorte tornade qui entraine le mal sur son passage, une caresse pleine de tendresse qui témoigne de l’amour de Dieu pour les hommes. Reprenons.
Il y a le titre : Commencement de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu.
Puis, scène numéro 1, le baptême où sont convoqués bien sûr Jean-Baptiste, mais aussi le premier testament à travers le prophète Isaïe. Une longue attente semble devoir se terminer incessamment. Sept courts versets prennent tout de même le temps des détails : les poils de chameau du vêtement de Jean, comme le miel de sa nourriture, avant que cinq autres versets racontent le baptême et évoquent des tentations au désert.
Scène numéro 2, on apprend laconiquement l’arrestation de Jean, Jésus prend le relai et annonce la conversion.
Mais déjà, scène numéro 3, le voici qui appelle des disciples. C’est curieux, dans son déplacement, Jésus ne rencontre que des frères, Simon et André, Jacques et Jean. Ne serait-ce pas son passage qui transforme l’humanité en fraternité ? A moins que ceux qui sont appelés à devenir pécheurs d’hommes ne puissent être que des frères. Tout cela en cinq versets.
Et c’est déjà la scène numéro 4. On entre dans la ville, Capharnaüm, plus précisément à la synagogue. Notez, on ne sait presque rien de Jésus. Il a débarqué, juste désigné par le Baptiste, alors qu’il venait comme les autres se faire baptiser, être disciple de ce Baptiste qui résumait l’attente d’Israël, récapitulée par le prophète. Il a juste débarqué, le ciel aussitôt s’est ouvert et c’est une autre désignation, celle du ciel : Tu es mon fils bien aimé. Petit passage au désert, appel de disciples sur le chemin qui ramène à la ville et entrée dans la synagogue, le jour du sabbat. Ce n’est que la scène numéro 4, et déjà, il faut récapituler.
A Capharnaüm, ce jour de sabbat, il se passe aussi de nombreuses choses. Là encore, profusion. Jésus enseigne, on est surpris de son enseignement. Jésus connaît une première résistance, un esprit mauvais, qu’il chasse aussitôt. Alors, aussitôt, on se met à parler de lui dans la région.
Nous voilà à la scène numéro 5, le texte d’aujourd’hui. La guérison de la belle-mère de Pierre et de plein d’autres malades qu’on lui apporte. Cela n’arrête pas.
Scène numéro 6, que nous avons aussi lue, Jésus lui-même calme le rythme que l’évangéliste continue à maintenir haletant, en précisant qu’au petit jour, Jésus se lève, il est déjà reparti, mais c’est pour le désert. Cinquième mention du désert dans ces trente cinq versets : le monde serait-il un désert ? Un désert de quoi ? Désert ravagé par le mal, désert plein de monde qui ne se rencontre pas, coexiste sans être frère ? Bref, Jésus prie. On saura plus tard qu’il prie un père, son père, celui qui a pour fils la multitude des hommes. C’est un lendemain de sabbat, comme un certain jour de Pâques.
Rejoint par les disciples qui l’ont retrouvé et qui avaient donc commencé à se mettre en route pour le chercher, les voilà qui ainsi deviennent disciples. (On retrouve toujours Jésus le lendemain du sabbat, un certain jour de Pâques.) Les gens aussi le cherchent, mais eux ne l’ont pas trouvé, ne sont pas venus jusqu’à lui.
Jésus explique alors en un mot ce qui vient de se passer. « C’est pour cela que je suis sorti ». Nous sommes au verset 38. Nous, en lisant Marc, on a plutôt l’impression qu’il vient d’entrer, d’entrer en scène. Lui, il est sorti. D’où sort-il donc ? Encore une question au passage, qui devra trouver réponse, tout comme on apprendra qui est celui que Jésus prie.
Alors, dernière scène, numéro 7, changement de décor, non plus le désert de Jean, ni Capharnaüm avec la synagogue, la maison de Pierre où l’endroit désert de la prière, mais la Galilée qu’il faut parcourir. Elle est curieuse cette Galilée sous la plume de Marc, on y rencontre des synagogues pour enseigner et des esprits mauvais. Ce sera l’évangile de la semaine prochaine, avec la guérison, la purification d’un lépreux.
Voilà, je n’ai fait que reprendre le texte et j’ai été plus long à le répéter que si nous l’avions relu. Il y a une urgence, il y a urgence pour Jésus. Le tic de langage de Marc nous le dit : « Aussitôt ». Le mot revient onze fois depuis le baptême, entrée dans l’ère nouvelle (ce n’est plus l’annonce d’Isaïe ou celle du Baptiste). Un temps nouveau s’ouvre avec les cieux, et c’est celui de l’urgence, de l’aussitôt, pour lequel Jésus est sorti.
Alors arrêtons-nous, soufflons un peu, et reprojetons le film en nos cœurs, un titre et sept scènes, comme une semaine, comme la première semaine de création : Commencement de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu, Baptême par Jean, annonce de la conversion, appelle des disciples, entrée à Capharnaüm, à la synagogue puis chez Pierre et nombreuses guérisons, matinée de prière et de recherche, parcours de la Galilée et guérison d’un lépreux.



mercredi 28 janvier 2015

Vous avez dit laïcité ?

Avec les attentats des 7 au 9 janvier, on s’est remis à parler de laïcité et d’enseignement du fait religieux à l’école ; on veut même encourager la recherche en islamologie.
Certains pensent qu’il n’y a pas assez de laïcité en France : la religion sera toujours un poison contre lequel il faut lutter et se protéger en la confinant dans le seul espace privé, lui déniant toute pertinence dans l’espace public. Ce laïcisme-là, qui exclut, est un intégrisme. Ses présupposés sont fallacieux. Si les religions sont source de violence, elles ont été et sont source de paix, de culture et d’humanisation d’autant qu’avant l’émergence des Etats modernes, on ne peut pas parler des religions comme d’entités contre-distinguées des sociétés.
Or, si la loi de 1905 ‑ qui n’est pas l’inventrice de la laïcité ! – en son article 2, « ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte », cela ne peut pas signifier qu’elle devrait les ignorer. Plus encore, l’article premier (aux deux sens du mot) énonce, dans la foulée de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1789 : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. » La loi garantit premièrement la légalité des religions au nom de la liberté de conscience et deuxièmement leur existence publique (puisqu’elle vise l’exercice des cultes). La loi s’assure que la liberté de conscience et d’expression n’entrave pas l’ordre public. A bon entendeur !
Il n’y a pas que les intégristes de la laïcité qui ignorent ou veulent ignorer le fait religieux. Cela fait plus de quinze ans que Régis Debray avait été chargé par Lionel Jospin et Jack Lang d’un rapport à ce sujet. Pourquoi se réveiller maintenant ? Avant les enfants et les jeunes, ce sont les professeurs et les adultes, qu’ils appartiennent ou non à une religion, qui ont besoin d’un enseignement sur les religions !
Nous sommes à un moment passionnant, et explosif, de l’humanité. Le pluralisme culturel et religieux avec lequel la mondialisation nous met en contact nous oblige à découvrir l’autre, les autres. Pas seulement dans les livres, avec des récits composés par des gens comme nous, pas seulement pour quelques voyageurs, mais pour tous et en direct avec tous.
Un des défis de ce siècle, d’une façon nouvelle, c’est le vivre ensemble, non en communautés régionales ou nationales, où l’on se rassemble dans de soi-disant unités naturelles et indépendantes, mais le vivre ensemble avec des diversités souvent contraires voire contradictoires, à l’échelle du village planétaire. Ce qui a rassemblé dans les rues de France plus de 3 millions de personnes les 10 et 11 janvier, ce n’est pas d’être français plutôt que musulmans, catholiques ou juifs. C’est d’être voisins dans le même village planétaire, ce qu’a manifesté la présence de près d’un tiers des chefs d’Etat du monde, place de la République, et que le gouvernement Etats-unien a regretté de comprendre trop tard.
De l’écologie et l’immigration jusqu’au partage des richesses, plus rien, en vue de la paix, n’est « de chez nous ». A moins que « chez nous » désigne la maison commune de plus de six milliards de personnes et non la propriété de quelques uns seulement (les 1% qui possèdent autant que les autres 99% et les Occidentaux qui en connaissent un rayon en matière de mainmise sur la planète, avec des formes toujours nouvelles de colonisation).
« Chez nous » il y a des gens religieux et d’autres non, il y a des gens qui connaissent la laïcité et d’autres non. Que les catholiques, avec les derniers papes, se fassent les défenseurs de la laïcité ne peut faire oublier qu’ils l’ont majoritairement et violemment combattue. La séparation du religieux et du politique est une des possibilités, voire des conditions, du vivre ensemble dans la diversité. Il faut, hier comme aujourd’hui, l’arracher de haute lutte contre les religions, y compris au catholicisme, évidemment à l’Islam.
La laïcité est une manière de dénoncer les pouvoirs (politiques, économiques, religieux, etc.) dans leur volonté de dominer ; l’idolâtrie n’est pas que religieuse ! Les pouvoirs doivent être contrôlés pour ne pas être tyranniques. C’est l’engagement citoyen et responsable auquel nous ne pouvons échapper si ce n’est à être coupables, dans les sociétés et dans les religions. Quant à Jésus, il a indiqué un chemin pour une humanité fraternelle, celui du service.

samedi 24 janvier 2015

L'Eglise n'a pas fini d'écouter l'évangile (Unité - 3ème dimanche)



Nous concluons aujourd’hui la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Les textes du 3ème dimanche nous invitent à la conversion. Jésus n’a pas encore pris son autonomie par rapport au Baptiste. Il appelle à la conversion plus qu’il n’appelle les pécheurs. Il n’a pas encore été pris aux trippes comme un bon pasteur par des brebis abandonnées. Il n’a pas encore ciselé une des répliques sans appel dont il a le secret. Cela ne tardera pas, dès le chapitre suivant : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. » (Mc 2, 17).
L’appel à la conversion sera alors modifié. Ce n’est pas nous qui nous convertissons. Nous tâchons seulement de nous laisser convertir par le Seigneur, de nous laisser accorder à sa volonté. En ce qui concerne l’œcuménisme aussi, c’est sans doute la seule voie possible. Dans la prière qu’il composait pour cette semaine de prière, l’abbé Couturier parlait de l’unité des chrétiens, telle que la veux le Seigneur, par les moyens qu’il veut. Accepter de ne pas savoir la forme de l’unité permet de se convertir à ce que l’on était incapable d’imaginer.
Petit rappel historique. Depuis les origines de l’Eglise, les chrétiens se divisent. Parfois, ils se réconcilient, parfois ils s’excluent. Le Nouveau Testament est témoin de ces tensions dans les Actes de Apôtres ou dans le corpus johannique. D’abord, ceux qui se coupent de la « Grande Eglise » représentent une minorité, dans des aires culturelles souvent assez éloignées. L’exception arienne étonne, et c’est grandement à des stratégies politiques et d’alliance avec Rome, de Constantin ou de Clovis, que la Grande Eglise s’est maintenue.
Vint une autre séparation, en 1054, entre romains et orientaux, ceux que l’on appelle les orthodoxes. Mais ils sont loin, pour nous autres latins, ces orientaux ; depuis des siècles, nous n’avons plus la même culture. Chacun vit chez soi, sans jamais ou presque croiser l’autre. Certes, les conciles de Lyon, au XIIIe siècle, essayèrent une union, mais elle était inacceptable pour les Grecs !
En 1517, bientôt 500 ans, Luther ouvrait la Réforme sans le savoir. Son excommunication constitue une quasi première : des chrétiens, dans une même aire culturelle et géographique, vivent la division. Les guerres de religions disent l’ampleur du traumatisme. Les catholiques ont alors pensé que l’unité ne pourrait se faire que par le retour au bercail des hérétiques. On est prêt à réconcilier les personnes, pas à reconnaître le bien fondé de la théologie des autres ni la faiblesse, voire l’errance de la nôtre, sans parler des pratiques.
Pie XI en 1928 condamne le mouvement œcuménique par lequel « les esprits des mortels » se laisseraient aller au syncrétisme, au faux irénisme et au relativisme. Or la vérité catholique ne fait pas nombre avec les autres ! Vatican II renverse la perspective et donne raison aux quelques aventureux qui osaient la rencontre et même la prière avec ceux que l’on appelle désormais les frères séparés. On apprend à se connaître, on passe de l’opposition à la confiance, on parle de Celui qui nous unit, plus que de ce qui nous sépare.
Dans les dernières décennies, avec la mondialisation et l’apprentissage du pluralisme, ramener tout le monde sous un même chef apparaît impossible. Se fait jour l’idée que l’unité ne sera pas uniformité, que l’unité est communion, qu’elle appelle la diversité. Certes l’institution s’accorde avec la piété pour freiner ce qui toucherait à l’identité dogmatique ou dévotionnelle. Certes, la politique, en Europe de l’Est ou dans d’autres parties du monde, interfère-t-elle avec la foi, pour des raisons identitaires, encore. Mais que de chemin parcouru ! Que de conversion que le temps a permis, au-delà de ce qu’on aurait pu imaginer !
Aujourd’hui, il nous faut parvenir au partage de la coupe eucharistique, tout en étant différents, chrétiens unis, dans un monde en quête d’unité, de fraternité, de paix. Il nous faut reconnaître qu’une théologie différente n’est pas forcément fausse ni contraire encore moins contradictoire. Il nous faut reconnaître que dans nos manières de faire, il y a des choses qui pour compréhensibles qu’elles puissent sans doute être, heurtent les autres, voire sont erronées, y compris dans la pratique sacramentelle et ministérielle.
Nous sommes convoqués à une purification par l’évangile de nos pratiques et de nos catéchismes, à une conversion de nos confessions religieuses. Nos Eglises ont l’air de chapelles lorsqu’elles s’opposent alors qu’il y a urgence à annoncer un évangile de liberté et de réconciliation pour tous les hommes. Aucune Eglise n’a fini d’écouter la Bonne nouvelle. Heureuses sont-elles : ce sont les pécheurs que Jésus est venu appeler !