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jeudi 17 avril 2014

"Ne méprise pas le corps du Seigneur quand il est nu." Jeudi saint

L’homélie n’est pas le lieu du dialogue si un seul parle. Et pourtant, comment l’entretien familier qu’est littéralement l’homélie, pourrait-il ne pas être un dialogue ? Le prédicateur devra mener sa réflexion comme un échange avec ceux auxquels il s’adresse pour que ceux-ci n’aient pas l’impression que leur tombent sur la tête et toutes faites des vérités à croire.
Saint Augustin posait de nombreuses questions pour que le style même de son propos soit celui de l’échange. J’aime à poser un problème, instruire une question, entraînant par là chacun dans la recherche d’une solution à laquelle j’espère pouvoir l’associer, puisque l’affaire a été en quelque sorte instruite. J’aime aussi reprendre des conversations qui se sont déroulées en un autre moment. Evidemment, si cela est interprété comme une manière d’affirmer mon point de vue avec la force de la chaire, c’est raté. Cela voudrait seulement être une poursuite de la recherche.
Alors, ce soir, je reviens sur un sujet déjà plusieurs fois évoqué. Je le fais en prenant un peu de recul par rapport à nos pratiques, nous replongeant chez les Pères. Je le fais en prenant conscience qu’au cours de l’histoire, pour mieux honorer l’eucharistie, on l’a paradoxalement détournée de son sens. Ainsi, par exemple, notre Eglise a privé le peuple chrétien de la communion pendant des siècles ! Ainsi la consécration et l’adoration sont-elles devenues plus importantes que la communion, l’eucharistie plus importante que la Parole ou que la charité dans le service des pauvres !
Alors, je donne la parole, si je puis dire, comme pour manifester le dialogue, à deux Pères de l’Eglise. Et je n’en dirai pas plus. Il s’agit ici seulement de nous aider à nous recentrer sur le sens de ce que nous vivons en buvant à la source de la tradition.
Le premier extrait est d’Origène, mort vers 250. Le pain et le vin, dit-il, sont la parole pour qu’on puisse la manger et s’y désaltérer. Ils ne sont pas plus ou moins importants que la parole dans une opposition parole sacrement. C’est le même Seigneur qui se donne, ni plus ni moins, car imaginez-vous que le Seigneur puisse se donner plus ou moins ? Mais qu’est-ce alors que recevoir la parole comme pain ? C’est l’accueillir avec notre intelligence. Il n’y a pas d’un côté la réflexion sur la foi qui fait œuvre d’intelligence, paraît-il desséchante, et de l'autre le cœur qui accueillerait dans l’amour le pain qui se donne. Il y a l’intelligence comme acte d’amour : l’amour ne serait pas amour s’il ne comprenait de qui il était aimé.
« Je veux vous mettre en garde par des exemples tirés du culte. Vous savez, vous qui avez coutume d’assister aux divins mystères, de quelle manière, après avoir reçu le corps du Seigneur, vous le gardez en toute précaution et vénération, de peur qu’il n’en tombe une parcelle, de peur qu’une part de l’offrande ne se perde. Vous vous croiriez coupables, et avec raison, si par votre négligence quelque chose s’en perdait. Que si, pour conserver son corps, vous prenez tant de précaution, et à juste titre, comment croire qu’il y ait un moindre sacrilège à négliger la parole de Dieu qu’à négliger son corps. On vous commande d’offrir les premiers fruits, c’est-à-dire les prémices. Offrir ce qui vient en premier, c’est nécessairement avoir le reste. Vois combien il nous faut abonder en or, combien en argent et en tout le reste qu’il nous est prescrit d’offrir, et pour que nous offrions au Seigneur et qu’il en subsiste pour nous. Avant tout, c’est ma raison qui doit être en bonne entente avec Dieu et lui offrir les prémices de son intelligence, afin qu’après avoir cette entente de Dieu, elle connaisse ensuite tout le reste. Que la parole fasse de même, de même aussi toutes les facultés qui sont en nous. »
Le deuxième texte est de Jean Chrysostome, vers 395. Il ne s’agit pas d’une relativisation du sacrement, mais plutôt, d’une dénonciation de notre hypocrisie. Vous conviendrez qu’on pourra y lire un beau commentaire de l’évangile de ce jour (Jn 13).
« Tu veux honorer le corps du Christ ? Ne le méprise pas quand il est nu. Ne l’honore pas ici, dans l’église, par des tissus de soie tandis que tu le laisses dehors souffrir du froid et du manque de vêtement. Car celui qui a dit : Ceci est mon corps, et qui l’a réalisé en le disant, c’est lui qui a dit : Vous m’avez vu avoir faim, et vous ne m’avez pas donné à manger, et aussi : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait. Ici le corps du Seigneur n’a pas besoin de vêtements, mais d’âmes pures : là-bas il a besoin de beaucoup de sollicitude. […]
Je ne dis pas cela pour vous empêcher de faire des donations religieuses, mais je soutiens qu’en même temps, et même auparavant, on doit faire l’aumône. Car Dieu accueille celle-là, bien plus que celle-ci. […]
Quel avantage y a-t-il à ce que la table du Christ soit chargée de vases d’or, tandis que lui-même meurt de faim ? Commence par rassasier l’affamé et, avec ce qui te restera, tu orneras son autel. Tu fais une coupe en or et tu ne donnes pas un verre d’eau fraîche ? Et à quoi bon revêtir la table du Christ de voiles d’or, si tu ne lui donnes pas la couverture qui lui est nécessaire ? Qu’y gagnes-tu ? Dis-moi donc : si tu vois le Christ manquer de la nourriture indispensable, et que tu l’abandonnes pour recouvrir l’autel d’un vêtement précieux, est-ce qu’il va t’en savoir gré ? Est-ce qu’il ne va pas plutôt s’en indigner ? […]
Par conséquent, lorsque tu ornes l’église, n’oublie pas ton frère en détresse, car ce temple-là a plus de valeur que l’autre. »




dimanche 13 avril 2014

Une interview de Jean Luc Marion sur Foi et Raison

Bon, je suis en retard.
Que ceux qui lisent Marion s'abstiennent. Les autres, aucune excuse. Vous ne pourrez pas dire que ces quelques aides pour penser n'ont pas été mise à votre disposition !
En plus, la revue Etudes met l'article en ligne et gratuitement !

samedi 12 avril 2014

L'amour jusqu'à l'extrême (Rameaux)

Ces quelques pages (Mt 26-27), finalement très courtes, demeurent, pas leur sobriété même d’une force émouvante incroyable. Peut-être davantage encore si on les écoute en entrant dans la pensée de Jésus, un homme sans prescience spéciale, un homme semblable à nous en toutes choses.
Voilà une année et demie, peut-être trois, que Jésus a commencé à prêcher. Il s’est lancé parce que ce qu’il vit avec le Dieu de l’Alliance, le Dieu de ses pères, l’oblige à prendre la parole, à s’engager pour soulager la souffrance, à luter contre le mal. Savait-il ce qu’il faisait ? Sans doute non. Du moins ne savait-il pas jusqu’où cela le mènerait.
L’annonce de la parole, la rencontre des gens, la vie avec les disciples, les longues heures de prière ; tout cela, peu à peu, interdit de faire machine arrière. Il devient très vite impossible de renoncer parce que cela serait trahison du Père et des frères, de l’Alliance entre Dieu et les hommes.
C’est la fin, c’est évident, d’une minute à l’autre. La trahison des uns et des autres est inexorable. Judas, Pierre… La décision est prise de l’arrêter et il n’échappera pas au filet. Tout est écrit, comme depuis le début. Depuis tant d’années, les Ecritures dessinent sa vie. Il lui a fallu une bonne trentaine d’années pour s’en apercevoir et s’en convaincre. Alors le psaume une fois encore indique le chemin. « On me voit descendre à la fosse. Je suis un homme fini. Ma place est parmi les morts, avec ceux que l’on a tués, enterrés, ceux dont tu n’as plus souvenir, qui sont exclus, et loin de ta main. Tu m’as mis au plus profond de la fosse, en des lieux engloutis, ténébreux. Tu éloignes de moi amis et familiers ; ma compagne, c’est la ténèbre. »
Comment permettre aux disciples de revenir de la disparition ? Comment demeurer présent après la mort ? Comme si souvent, le repas partagé construira la fraternité, le plaisir de se retrouver, le réconfort. Il se donne à manger. C’est osé. C’est cependant ce qu’il a fait durant ces années. Les Ecritures avaient prévenu qu’il était d’autres nourritures que le pain, mais aussi que rien ne rassasie autant que le pain, même un pain de misère, rien ne réjouit le cœur de l’homme comme le vin, celui de la fête.
Un sacrifice ? Pourquoi parler ainsi ? Jésus n’en a jamais offert ! Un don de soi parce qu’il n’y a pas d’amour plus grand que de donner sa vie pour ses amis. Une parole répandue comme la manne. Qu’est-ce qu’il dit ? C’est quoi ? Man hou ? Etre au service de tous, pour restaurer, pour guérir, rendre la vie, comme un vin de fête, bon, le meilleur, gardé pour la fin, versé pour la multitude. Seulement le don de soi jusqu’au bout. Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son père, comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à l’extrême. L’amour jusqu’à l’extrême.



mardi 8 avril 2014

Se confesser : d'abord on parle d'amour

C’est l’histoire d’une assoiffée. Le décor est planté, un puits, profond, le soleil et la chaleur du plein midi qui avive la soif. Un inconnu qui demande à boire et retarde l’eau vive, l’eau fraîche.
Ce retard permet de s’interroger. De quoi ai-je soif vraiment ? Qu’est-ce qui a encore soif en moi, même quand je me suis désaltéré ?
Appelle ton mari ! Cette femme est une mangeuse d’hommes. C’est une assoiffée d’amour, mais pour aimer, le mieux n’est sans doute pas de multiplier les conquêtes ! Pour aimer mieux il ne faut pas aimer plus. Pour aimer mieux, il faut entendre notre désir, notre soif de ce qui nous manque, et que seul un autre peut nous offrir.
Pour entendre cet évangile, le Cantique des cantique nous est d’une aide certaine. Histoire du désir, de la recherche, de la rencontre et de la perte, de l’impossibilité de se rassasier, de l’infini de la soif d’aimer. Toujours, le Seigneur nous manque. Plus nous vivons en sa proximité, comme son épouse, plus il nous manque parce que nous ne voudrions ne jamais le quitter, n’être qu’à lui. Heureusement, être à lui c’est être aux frères et cela devient possible de ne jamais le quitter. Mais nous n’avons pas le même désir du frère !
Pour entendre cet évangile, pour entendre l’évangile, nous devons nous découvrir hommes et femmes de désir. Si nous ne sommes pas assoiffés, comment pourrons-nous venir puiser aux sources du salut ?
Chacun pourrait se demander ce qu’il désire le plus profondément ? Peu importe si c’est moralement acceptable ou non. Regardez la femme. C’est à mettre en évidence ma vérité de son désir qu’elle découvre enfin ce dont elle a soif.
L’argent, la reconnaissance, la vérité, la sainteté, la bonté, la gentillesse, la réussite. De quoi ai-je vraiment soif ? Le Seigneur ne peut faire boire un âne qui n’a pas soif. Il peut sans doute offrir l’eau vive à celui qui était venu puiser une autre boisson. Tu voulais t’enivrer de toi-même. Au moins, tu avais soif de plus, toujours plus. Tu voulais la liqueur qui tourne la tête, la paix facile qui fait oublier le frère dans le besoin, l’internet qui te vide la tête ? Au moins tu es vivant, assoiffé.
« Si tu savais qui est celui qui te demande à boire, c’est toi qui le lui aurais demandé, et il t’aurait donné l’eau vive. »
« Seigneur, donne-là moi toujours cette eau. »
Ce soir, nous ne savons pas plus que la femme assoiffée ce qu’est cette eau vive. Nous sommes simplement venus nous présenter devant le Seigneur, confessant qu’il peut donner ce que nous cherchons sans même savoir ce que c’est. Nous sommes venu confesser qu’il nous offre la joie d’être relevés, ressuscités, de toutes nos chutes, nos ratages, nos méchancetés. Et c’est ce que nous lui demandons.
Sans doute, nous savons notre péché, encore que… Ce n’est pas forcément ce qui nous préoccupe dans nos imperfections qui est ce qui nous coupe le plus la soif et le désir. Plutôt que d’encore trop bien savoir, nous pourrions aussi reconnaître notre manque, et que Dieu sait mieux que nous qui nous sommes. Plutôt que finalement être encore préoccupés de nous à nous examiner, nous pourrions lever les yeux vers la source d’eau vive. A être attirés vers lui, nous nous oublierons un peu et le quêterons d’avantage.
Nous sommes ici parce que nous quêtons le bien aimé et voulons être tout à lui. « Celui que mon âme désire, l’auriez-vous vu ? »


Lecture du Cantique des cantiques

« La voix de mon bien-aimé !
C’est lui, il vient…
Il bondit sur les montagnes, il court sur les collines,
mon bien-aimé,
pareil à la gazelle, au faon de la biche.
Le voici, c’est lui qui se tient derrière notre mur :
il regarde aux fenêtres, guette par le treillage.
Il parle, mon bien-aimé, il me dit : »

« Lève-toi, mon amie, ma toute belle, et viens…
Vois, l’hiver s’en est allé, les pluies ont cessé, elles se sont enfuies.
Sur la terre apparaissent les fleurs, le temps des chansons est venu
et la voix de la tourterelle s’entend sur notre terre.
Le figuier a formé ses premiers fruits,
la vigne fleurie exhale sa bonne odeur.
Lève-toi, mon amie, ma gracieuse, et viens…
Ma colombe, dans les fentes du rocher,
dans les retraites escarpées,
que je voie ton visage, que j’entende ta voix !
Ta voix est douce, et ton visage, charmant. » […]

« Mon bien-aimé est à moi,
et moi, je suis à lui
qui mène paître ses brebis parmi les lis.
Avant le souffle du jour et la fuite des ombres,
toi, retourne…
Sois pareil à la gazelle, mon bien-aimé,
au faon de la biche, sur les montagnes escarpées.
Sur mon lit, la nuit, j’ai cherché celui que mon âme désire ;
je l’ai cherché ; je ne l’ai pas trouvé.
Oui, je me lèverai, je tournerai dans la ville,
par les rues et les places :
je chercherai celui que mon âme désire ;
je l’ai cherché ; je ne l’ai pas trouvé.
Ils m’ont trouvée, les gardes, eux qui tournent dans la ville :
« Celui que mon âme désire, l’auriez-vous vu ? »
À peine les avais-je dépassés,
j’ai trouvé celui que mon âme désire :
je l’ai saisi et ne le lâcherai pas
que je l’aie fait entrer dans la maison de ma mère,
dans la chambre de celle qui m’a conçue. »

« Je vous en conjure, filles de Jérusalem,
par les gazelles, par les biches des champs,
n’éveillez pas,
ne réveillez pas l’Amour,
avant qu’il le veuille. »

Ps 62

Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l'aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

Je t'ai contemplé au sanctuaire,
j'ai vu ta force et ta gloire.
Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
Comme par un festin je serai rassasié ;
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

Dans la nuit, je me souviens de toi
et je reste des heures à te parler.
Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l'ombre de tes ailes.

Mon âme s'attache à toi,
ta main droite me soutient.

Mais ceux qui pourchassent mon âme, [mon péché, le mal, tout ce qui m’empêche de vivre]
qu'ils descendent aux profondeurs de la terre,
qu'on les passe au fil de l'épée,
qu'ils deviennent la pâture des loups !

Et le roi se réjouira de son Dieu.
Qui jure par lui en sera glorifié,
tandis que l'homme de mensonge
aura la bouche close !



Evangile de Jésus Christ selon st Jean

Jésus arrive à une ville de Samarie, appelée Sykar,
près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph.
Là se trouvait le puits de Jacob.
Jésus, fatigué par la route, s’était donc assis près de la source.
C’était la sixième heure, environ midi.
Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau.
Jésus lui dit :
« Donne-moi à boire. »
– En effet, ses disciples étaient partis à la ville pour acheter des provisions.
La Samaritaine lui dit :
« Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? »
– En effet, les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains.
Jésus lui répondit :
« Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit :
“Donne-moi à boire”,
c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. »
Elle lui dit :
« Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond.
D’où as-tu donc cette eau vive ?
Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits,
et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? »
Jésus lui répondit :
« Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ;         
mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ;
et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant
pour la vie éternelle. »
La femme lui dit :
« Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif,
et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. »
Jésus lui dit :
« Va, appelle ton mari, et reviens. »
La femme répliqua :
« Je n’ai pas de mari. »
Jésus reprit :
« Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari :
des maris, tu en as eu cinq,
et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ;
là, tu dis vrai. »
La femme lui dit :
« Seigneur, je vois que tu es un prophète !...

samedi 5 avril 2014

Si Dieu avait été là... (5ème dimanche de carême)

Il n’y a pas besoin d’être exégète pour se douter qu’une phrase répétée dans un texte d’une page, voire moins, a une importance considérable. Une phrase, une seule, revient dans ce chapitre 11 de Jean : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort ».
La première fois, cette provocation, ce reproche, dans la bouche de Marthe, suscite un dialogue dont Jésus sort en quelque sorte vainqueur. Marthe répond : oui, tu as raison, Seigneur. « Oui, Seigneur, tu es le Messie, je le crois ; tu es le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde. » C’est tout juste si Marthe ne s’excuse pas.
La seconde fois, Jésus ne répond pas. Marie et son propos semblent lui clouer le bec. L’évangéliste de commenter : « quand Jésus vit Marie pleurer, il pleura, lui aussi ».
On se rappelle que dans l’évangile de Luc, Marie avait choisi la meilleure part, de sorte qu’il est permis de penser que c’est l’attitude de Jésus par rapport à Marie qui indique la réponse à ce cri de douleur des deux sœurs et de tout homme devant la mort. Les pleurs de Jésus sont la réponse à l’interrogation des deux sœurs, plus que le cours de catéchisme en questions-réponses que Jésus assène à Marthe.
C’est curieux ce Jésus qui se reprend, qui se corrige à la rencontre des autres. D’abord, il ressemble aux amis de Job, ensuite, il consent à être l’ami qui se tait et pleure. C’est curieux ce Jésus qui abandonne le pouvoir du savoir, fût-il de la foi, pour n’être plus qu’une présence silencieuse et compatissante. Est-il lui-même entraîné vers la mort qui lui coupe la parole et le souffle ? La mort de Lazare contamine-t-elle à ce point tout ce qui l’entoure, Jésus compris ?
Très certainement, car il n’est pas de mort qui ne nous attaque, non seulement en faisant succomber l’un d’entre nous, mais en rendant les proches sans réactions, inanimés, pétrifiés. Très certainement, car Jésus marche vers sa propre mort et le récit de la mort de Lazare est une répétition de la Passion. Ici et là, un tombeau ouvert et des bandelettes déliées, la foi ou la trahison. Ici et là, surtout, l’absence de l’ami dans le gouffre de la déréliction. Si tu avais été là… Pourquoi m’as-tu abandonné ? Le cri des deux sœurs prophétise celui de Jésus.
Jésus se tait et pleure. Nous ne pouvons pas lire le signe de Béthanie comme un coup d’éclat, une histoire avec son happy end. Et l’on sait bien que la vie de l’homme, celle de Jésus aussi, ce n’est pas cela. Et l’évangile ne serait pas crédible, n’aurait rien à nous dire, s’il racontait des miracles, des sornettes ou des contes sans rapport avec notre histoire, nous entraînant dans la drogue d’une illusion anesthésiante.
Et Dieu s’est tu. Au Mont du Crâne on n’entend que les corbeaux et les vautours. A Béthanie, l’ami de la famille est absent, il arrive trop tard. Auraient-ils raison, ceux qui en sont revenus des promesses de l’Alliance ? Question qui frappa jusqu’aux disciples ; ils se dispersèrent après l’arrestation de Jésus, ainsi qu’un cadavre corrompu. Le corps de Jésus est menacé par deux fois : en sa chair, en ses disciples.
Les pleurs de Jésus ne changent rien. Le mort est là et sent déjà. Mais Jésus est aux côtés de ses amis. Les pleurs de Jésus et sa présence ne changent rien mais sont infiniment plus que le catéchisme de Marthe (s’il demeure une leçon apprise et non la présence et les pleurs de Jésus). Mais ces pleurs changent tout. Il est enfin arrivé celui qui ne nous abandonne jamais, surtout au pire moment, dans la fosse. On l’attendait depuis longtemps, tout comme les deux sœurs. Si tu avais été là… Enfin à nos côtés, ces pleurs l’attestent, Dieu est pour nous, pour toujours l’ami des hommes.
Se pourrait-il que même la mort n’ait plus de quoi nous engloutir ? Ce serait cela le signe de la résurrection de Lazare, ce serait cela, le tombeau de Jésus retrouvé vide au matin de la résurrection.



samedi 29 mars 2014

Notre seule clairvoyance, savoir que nous sommes aveugles (4ème dimanche de carême)

L’évangile de l’aveugle-né (Jn 9) se présente comme un procès. Répétition générale de la Passion, encore que l’évangile de la résurrection de Lazare, deux chapitres plus loin, constitue une autre répétition générale.
Depuis les premières lignes de l’évangile, le procès est ouvert. Il est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçu. Impossible de reprendre tous les chapitres. Je souligne seulement le suivant, le chapitre deux, avec l’expulsion des marchands du temple. On a l’impression que c’est Jésus qui a commencé, comme disent les enfants pour se disculper de la bagarre dans laquelle ils sont surpris.
Les évangiles synoptiques placent l’épisode des marchands juste avant le procès, comme si c’était ce qui enfin avait permis d’arrêter Jésus. Il est allé trop loin en s’attaquant à l’institution du temple, au culte. Jean déplace l’événement et ouvre avec lui son évangile ; oui, tout cet évangile est composé par un unique procès, celui de Jésus, celui du monde qui est déjà jugé comme dit le chapitre trois. Répétition générale donc, avec notre chapitre 9.
On l’entendra dimanche prochain, la discussion lors de la résurrection de Lazare porte sur le mal et la mort. Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort, disent, chacune à son tour, les deux sœurs. Aujourd’hui la discussion porte notamment sur le rôle de la religion dans le procès. C’est une chose incroyable, mais pourtant incontestable, ceux qui jugent et suppriment Jésus le font pour des raisons théologiques, ou du moins religieuses. Au nom du bien, au nom de Dieu, ils ont commis un crime, et ce ne sont pas seulement quelques Juifs du premier siècle. C’est ainsi avec les religions et tous les dogmes.
Jésus et ceux que Jean appellent les Juifs et les synoptiques, scribes, docteurs de la loi et pharisiens se font face. Le langage est celui de l’aveuglement. Certains prétendent voir qui ne voient pas et l’aveugle lui, est clairvoyant. Cet aveugle-né n’importe finalement que très peu. Il permet de mettre en porte-à-faux les uns face à l’autre, les Juifs et Jésus.
Comment se peut-il que l’on ait des yeux et ne voit pas, des oreilles et n’entende pas ? Pire, des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre. C’est une vieille histoire dénoncée par les prophètes et que les quatre évangiles reprennent. Pour Jean, c’est au chapitre douze, juste avant que ne s’ouvre les derniers jours d’un condamné !
Les coutumes, les habitudes, les rites, les savoirs, tout cela tient une place considérable dans la religion. Ne pas faire comme il faut risque de rendre vain le rite, voire de retourner son bénéfice en malédiction. Pour nous autres catholiques, le dogme en arrive parfois à prendre une place telle qu’il n’est plus au service de la foi, mais ce qu’il faut croire. Et malheur à vous si vous ne formulez pas le dogme comme la coutume, y compris si c’est pour mieux l’expliquer. Le dogme, la vérité religieuse devient une idole à laquelle on sacrifie et offre son lot de victimes. Plus la divinité est irreprésentable, plus l’idolâtrie dogmatique guète, plus le pharisaïsme se développe.
Mieux vaut la référence au Catéchisme de l’Eglise Catholique que la réflexion et l’interrogation sur le sens de ce que nous affirmons. Nous finissons par employer des mots qui ne font plus sens mais tiennent seulement les uns par les autres. On parle de la grâce de Dieu, de la vocation, mais concrètement, qu’est-ce que cela veut dire que Dieu donne, ou que Dieu appelle et parle. Là, il n’y a plus personne pour rendre compte, seulement des perroquets aux plumages souvent ternes qui répètent à l’envi.
C’est vrai chez les païens, c’est vrai pour les religions premières, c’est vrai pour le christianisme, l’Islam et le judaïsme, la conviction de savoir le vrai, parce que l’on est initié, parce que l’on est pratiquant du rite, empêche de voir le sens de ce que l’on croit. L’évangile est bâillonné. On ne va tout de même pas prendre au sérieux sa puissance de libération ! On finirait tous gauchistes, et les gauchistes ne croient pas en Dieu, c’est bien connu.
Une heure d’adoration, me disait un prêtre il y a quelques jours, deux heures au service des plus pauvres, sans quoi, c’est de la foutaise. Regardez Jésus, il ne supporte pas de retarder, le temps d’un sabbat, la libération d’un malade. Jésus est au-dessus des règles parce que les règles sont pour les hommes et non l’inverse. Jésus n’est pas venu pour que nous soyons ses disciples, pour que tous les hommes soient chrétiens. Jésus, ainsi que le dit l’évangile de Jean, est venu pour que les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance.
Alors, il ne nous reste pour éviter le jugement, le procès qui serait le nôtre, autant qu’il serait notre propre condamnation de Jésus, alors il nous reste qu’à consentir à la réalité. Nous ne voyons pas. Nous sommes aveugles ou mal voyants. Voilà au moins notre clairvoyance. Nous ne savons finalement que si peu de notre Dieu. Pourquoi faudrait-il être déroutés s’il s’agit seulement de dénoncer tout ce qui manque à Dieu dans ce que nous confessons et vivons ? Pourquoi ne pas reconnaître comme Paul que nous voyons flou, comme dans un miroir antique. Rien n’assure nos propos sur Dieu, y compris ceux des religions. Seul l’amour est digne de foi.
Ouvre mes yeux Seigneur aux merveilles de ton amour. Je suis l’aveugle sur le chemin ; guéris-moi, je veux te voir.




mardi 25 mars 2014

400 ans de la mort de El Greco

L’année Greco s’ouvre ces jours alors que le 7 avril, il y aura quatre cents ans que mourrait à Tolède Domenico Theotokopoulos, dit El Greco.
A la fin du 16ème siècle et la première moitié du 17ème, l’Espagne comme toujours est un pays de forts contrastes. On voit en même temps la police de l’implacable Inquisition imposer ses lois et le génie qui s’en joue. Il y eut des vies broyées. Il y eut l’éclosion de personnalités d’exception. On fêtera l’an prochain les 500 ans de la naissance de Thérèse d’Avila ; il y a Jean de la Croix, il y a Le Greco.
Est-il légitime de mêler ainsi tous ces noms ? Y a-t-il pour les rapprocher plus que la chronologie ? Souvent, on oppose à la tyrannie inquisitoriale la liberté que seul un rejet de l’Eglise rend possible. On a fait du Greco un peintre de la Contre-Réforme, petit soldat catéchiste ou bien un homme qui prenait ses distances par rapport à la foi par l’émergence d’une libre pensée. Thérèse, Jean, El Greco, et tant d’autres, ont cherché seulement, si l’on peut dire, à être d’authentiques disciples du Christ. Ils étaient attachés à l’Eglise. C’est pour cela que les premiers voulaient une réforme. Ils ont emprunté le chemin de la mystique, critique radicale de toute possession de la vérité divine, quête vive et enflammée de cette vérité.
Faut-il faire aussi du Greco un mystique ? Assurément, il n’avait rien de l’ascète. Il ne cherchait nullement à réformer l’Eglise d’Espagne. Etranger en terre de Castille, marginal en un sens, père célibataire, amateur de musique, importateur d’une conception de l’art venue de Rome, Venise et de sa Crête natale, il ne pouvait que se tenir à l’écart des conventions. Il n’est jamais devenu le peintre courtisan que cherchait Philippe II ; cela lui était impossible. Pour cet intellectuel, la critique était un art de vivre et la liberté une boussole. Le Greco ne s’aliéna à aucun pouvoir, politique ou religieux, et leur tint même la dragée haute.  
Le Greco est simplement un croyant, un théologien. Il se sert de la peinture comme d’une chaire. Il peint ce qu’il comprend de la foi, il peint sa quête de la vérité. Il est peintre prédicateur.
Il se sent chargé de mission, car il lui faut montrer ce que personne ne voit. A quoi servirait de peindre ce que tous ont sous les yeux ? Il faut peindre ce qui se montre et que cependant personne ne voit, aveuglé par les a priori idéologiques, sociologiques, théologiques, etc. Peindre la perfection et l’exactitude serait même une tromperie, un mensonge. On ferait alors croire que la nature ou l’homme sont ce que l’on veut en voir ; on empêcherait de voir ce que l’on a décidé culturellement de ne pas voir, ce dont on a décidé que cela n’existait pas.
On comprend que le réalisme de la peinture Renaissante qui magnifie la nature ne peut lui convenir. El Greco au contraire tord et allonge les silhouettes pour les transformer en flammes ardentes qui brillent de couleurs vives et montent comme un feu vers l’objet de leur désir. Il se moque de la perspective, pour déjouer les certitudes de ceux qui prétendent voir.
« Ils ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n’entendent pas », disait le prophète. Sophocle avait aussi fait d’un aveugle le véritable voyant pour guider Œdipe, celui qui se croyait le regard pénétrant. Cette Espagne et son Eglise prétendent voir et passent à côté de ce qu’il faut voir, à côté de l’Evangile. La critique est sévère, inaudible même. On comprend que le peintre ne fut guère populaire et devait rester oublié jusqu’à sa lente redécouverte, à partir du début du XXème siècle.
Et quel est-il l’Evangile du Greco ? Dans les portraits comme dans les représentations de saints, c’est toujours la vibration de ce qui fait vivre. L’homme ne vit pas seulement de pain. Dans les représentations du Christ, c’est le passage à travers la mort. Attachés, crucifié ou ressuscité, Jésus passe au milieu des foules et ouvre un passage. Dans les scènes évangéliques, en particulier dans l’adoration des bergers qu’il a peinte si souvent, y compris la dernière année de sa vie, pour sa tombe et pour l’hôpital de Tolède, c’est le dérisoire de l’enfant, source cependant d’une lumière à laquelle tous peuvent se réchauffer.