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vendredi 17 mai 2013

Nul ne peut dire "Jésus est Seigneur" sans l'Esprit (1 Co 12,3). Pentecôte


Faut-il prêcher sur la Pentecôte ou sur la profession de foi, sur l’Esprit saint ou sur ce que signifie affirmer : « Je crois ? » Faut-il privilégier la fête liturgique qui clôt le temps pascal ou accompagner les jeunes qui font aujourd’hui profession de foi. ?
Peut-être y a-t-il une voie qui permette de ne pas avoir à choisir ou plutôt qui permette de choisir les deux. Essayons. Lorsque Jésus se retire de ce monde et disparaît à tout jamais à nos regards, lorsqu’il laisse ses disciples, nous, comme orphelins, il envoie son Esprit. Lorsqu’il meurt, il remet l’Esprit dit saint Jean.
Aujourd’hui, si nous sommes rassemblés, deux millénaires après la mort de Jésus, c’est que l’Esprit habite en nous. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne vois pas comment avec toute l’hommerie qui habite l’Eglise, comme le monde, il pourrait y avoir encore des disciples du Seigneur, car les premiers destructeurs de l’Eglise ne sont pas ses adversaires, de façon générale, mais bien ses membres et leur péché.
Indépendamment même de ce péché, comment l’Eglise pourrait-elle encore conserver vive la mémoire de Jésus par ses propres forces ? Si l’Eglise était une institution dont le but consisterait à éduquer le genre humain ou à défendre une conception de la civilisation, ce que l’on appelle une idéologie, aurait-elle pu tenir si longtemps ? L’Eglise est autre chose, et nous le savons bien, ce matin. Nous ne sommes pas venus ce matin pour nous serrer les coudes, mais pour ouvrir les bras, ainsi que le disait le responsable de la nouvelle Eglise Protestante Unie. Nous ne sommes pas venus à un meeting, au rendez-vous d’un parti ou d’un club de pensée. Nous ne sommes pas venus ce matin pour une leçon de morale, encore que notre quête du Christ nous engage à une conversion de vie. Aussi indispensables et bonnes que soient les ONG, l’Eglise n’en est pas une ou elle se perd, comme dirait François.
Si nous sommes là, ce matin, si, deux millénaires après Jésus, l’Eglise est là, c’est parce que l’Esprit de Dieu habite nos cœurs. Nous ne sommes pas capables de nous tourner vers Dieu pour accueillir son offre d’amour, pour l’accueillir. Lui seul peut nous donner la force de l’accueillir. Et l’Esprit saint, c’est la force de Dieu qui habite en l’homme pour que l’homme accueille son Dieu. L’Esprit saint, c’est Dieu qui déjà nous divinise de sorte que nous vivions de Dieu, dès ici, dès maintenant.
La proximité de Dieu annoncée par Jésus nous est devenue tellement évidente, au moins en théorie, car dans la pratique nous devons bien reconnaître que la prière n’est pas forcément ce qui nous occupe le plus, ou le service du frère, ou que, dans la prière, nous éprouvons la nuit de la foi dont parlent les grands saints du Carmel, la proximité de Dieu nous fait oublier que rien n’est naturel dans cette affaire, que l’homme est bien incapable de s’adresser à Dieu si Dieu ne vient pas à sa rencontre.
Dieu qui vient à notre rencontre aujourd’hui, Dieu qui maintient vive la mémoire de son Christ en ce monde, c’est cela l’Esprit qui s’empare de nous comme un grand vent qui nous porte jusque dans la vie de Dieu. Dieu vient à notre rencontre aujourd’hui, et c’est pourquoi nous pouvons professer la foi. De nous-mêmes, ce serait impossible.
Plusieurs des jeunes diront dans un instant que leurs parents ont choisi la foi pour eux au jour de leur baptême et qu’aujourd’hui, ils font eux, la démarche de dire leur foi. Puis-je dire que je ne suis pas totalement convaincu par ces propos, par ailleurs fort compréhensibles. Ce ne sont pas les jeunes qui vont professer la foi dans un instant, pas plus que ce n’est pas nous, dimanche après dimanche, qui professons notre foi. C’est l’Esprit saint qui s’empare de nos gorges pour que résonne dans l’Eglise le « Je crois » qui fait vivre, le « Je crois » qui est la respiration, ou plutôt son aspiration si l’inspiration est le service du frère, ou inversement.
Oui, vous allez dire votre « Je crois », mais ce n’est pas le vôtre, c’est le nôtre, le nôtre et le vôtre puisque vous êtes des nôtres, celui de l’Eglise, c’est celui de l’Esprit saint en vous qui vous rend capables de Dieu. Ainsi, il nous a créés capables de lui. Ainsi, nous avons été baptisés, recevant l’Esprit de vie. Au début de cette célébration, c’est l’eau du baptême qui nous a purifiés de notre péché. Dans un instant, allumé à la lumière pascale, vous tiendrez le cierge de votre baptême.

En disant « Je crois », vous ne faites rien de neuf par rapport à votre baptême. Vous continuez seulement, si je puis dire, mais c’est énorme, la construction de cette Eglise qui depuis deux millénaires par l’Esprit est chargée de maintenir vivante dans notre monde la mémoire du Seigneur Jésus.

dimanche 12 mai 2013

Une Eglise qui s'auto-agresse


Le conflit à propos du mariage pour tous a ébranlé profondément l’Eglise. Certains se sont serré les coudes pour que l’Eglise se fasse entendre et se sont retrouvés solidarisés par l’engagement, renforcés dans leurs convictions. Pendant ce temps, « on n’entend[ait] pas la minorité qui, presque sans voix, tente de lever le doigt pour faire remarquer qu’il y a peut-être, quand même, un petit quelque chose à faire pour rendre la vie moins clandestine aux couples d’homosexuels. » (B. Frappat)
Nos communautés ont été profondément ébranlées. Lorsque le prêtre milite avec la majorité, la minorité en prend plein la figure, peut claquer la porte, partir sur la pointe des pieds ou souffrir en silence. Lorsque le prêtre prend ses distances par rapport à l’évidence du positionnement des catholiques, c’est plus difficile à gérer, car la majorité se sent agressée, mais forte de ses certitudes, de la parole d’évêques ou des évêques, elles refusent, et à juste titre, de la fermer. Pas sûr qu’elle demeure toujours charitable envers le prêtre !
Ces tensions ne sont pas nées du conflit à propos du mariage pour tous. Elles sont bien plus profondes et n’ont été que clairement manifestées par le conflit. La situation de minorité dans laquelle sont les catholiques exacerbe les positionnements. L’affirmation identitaire, et décomplexée par Jean-Paul auprès de ceux qui se disent eux-mêmes « génération JP II » n’est pas toujours capable de repérer la ligne jaune du catholicisme intransigeant qui a d’ailleurs pignon sur rue, ou plutôt sur cathèdre !
Ce catholicisme intransigeant n’est pas le fait d’une minorité de droite extrême et maurassienne. Il est un piège que la culture contemporaine tend à l’Eglise, bien involontairement ! Lorsque les évêques continuent à parler au nom d’une anthropologie naturelle, c’est-à-dire rationnelle, ils continuent à croire ou à faire croire qu’il existe une anthropologie qui s’impose sur toutes les autres, non parce que chrétienne, mais parce que conforme à la raison. Ils ont ici une conception de la raison plus proche de celle des Lumières et du positivisme comtien que du logos évangélique ! Ils se font les hérauts de la raison plus que de la foi. Je croyais avoir lu, sans que bien sûr il s’agisse d’un anti-intellectualisme ou d’un fidéisme, que « ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages. »
Que cette anthropologie naturelle ne soit pas sans intérêt, point n’est besoin de le démontrer, qu’elle ne soit pas, comme toutes les autres, lestée des préjugés qui, à ne pas être reconnus, empêchent le dialogue, et voilà le cœur de notre problème. Ne pas voir que prétendre être selon la raison alors que, comme tous, on a des préjugés est une posture superbe qui agresse. C’est exactement pourquoi la posture des évêques a été une erreur quelle que soit la validité, ou non, de leur opinion. Drapé de la transparence de la raison et appuyé sur l’indéfectibilité de la foi, le discours des évêques a été intolérant, et ce d’autant plus qu’il prétendait ne pas l’être.
Il n’y a pas relativisation de la raison à reconnaître la contextualisation de la raison. Voilà ce qu’il faut arriver à penser pour la paix dans le monde, la rencontre des cultures et non leur choc, et pour l’évangélisation. Le pluralisme culturel ne saurait limiter la raison, mais ne peut que montrer combien la raison est trop à l’étroit dans l’usage qu’une culture, fut-ce la culture occidentale, en fait.
Le centralisme romain de Jean-Paul II et l’européocentrisme de Benoît XVI comme dénonciation du relativisme n’ont absolument pas aidé les chrétiens à en rabattre sur la superbe occidentale. Leurs positionnements ont décomplexé la certitude d’être dans le vrai par l’affirmation de la vérité catéchétique, alors que la vie avec Jésus est bien autre chose que la répétition d’un catéchisme, chacun en convient.
Le site internet du Vatican cite dans les « textes fondamentaux » après les Ecritures, le Catéchisme de l’Eglise catholique, puis le droit canon, puis enfin le dernier concile. Voilà qui en dit long sur la hiérarchisation usurpée que l’on veut faire prendre pour la vérité. Et on constate tous les jours l’efficacité de la supercherie. Si vous ne dites pas ce que dit le catéchisme, vous êtes convaincus d’être dans l’erreur, si l’on ne cite pas le concile, que personne ne connaît, qui est évidemment si compliqué, personne ne dit rien. Si vous contestez cela, vous n’émettez pas, seulement, une opinion, mais vous agressez une partie des  catholiques qui ne comprend pas que l’on ne pense pas comme elle dès lors que l'on est catholique.
La hiérarchisation des vérités de la foi est tout simplement nivelée par les articles du catéchisme et Unitatis Redintegratio 11 a moins de valeur dogmatique que ce fameux catéchisme ! Cette simple remarque est considérée comme une déclaration de guerre mais l’agressivité vient de ceux qui, refusant de se rendre aux larges espaces de l’évangile, cultivent ce catholicisme qu’ils croient sauver en en faisant le réflexe identitaire du petit troupeau qu’ils rassemblent encore. L’Eglise se sectarise alors que la situation contemporaine lui ouvre les voies d’une universalité qu’elle n’avait jamais pu soupçonner.

"Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ?" Ascension


Dieu, c’est abstrait ! Les scolastiques se retourneraient dans leur tombe : il est l’être le plus réel. Mais comme on ne le croise pas dans la rue, comme on ne le voit pas – heureux ceux qui croient sans avoir cru ‑, on dit qu'il est abstrait.
En réaction, certains font de Dieu quelque chose de concret. Ainsi, ils le savent présents, agissant dans leur vie, les protégeant. Le risque est celui de l’idole, ou de la superstition, et même le Dieu chrétien peut être idolâtré et non adoré. Il est là, sous la main, disponible et rassurant, ou donnant un nom à nos rêves et illusions que nous prenons pour la réalité.
La fête de l’ascension renvoie dos-à-dos ces deux manières de parler. « Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Jésus, qui a été enlevé du milieu de vous, reviendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. » (Ac 1, 10) Dieu n’est pas là. Dieu n’est jamais là, si être-là veut dire qu’il habiterait dans un lieu. Jésus n’est plus avec nous et nous marchons dans ce monde comme s’il n’existait pas, etsi Deus non daretur.
L’athéisme contemporain a de nombreuses causes. Parmi celles-ci, l’une, qui a très bien compris le cœur de notre foi : Nous devons vivre comme si tout dépendait de nous. Nous sommes, par vocation, chargés de gérer le monde en lieu et place de Dieu. Il a remis toutes choses aux mains des hommes. En nous donnant pareille mission, il s’est retiré du monde.
Et pourtant, nous ne cessons de le dire : lorsque deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. Et moi, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin.
Faut-il voir une contradiction entre ces deux affirmations ? Dieu n’est pas là ; Dieu est au milieu de nous. Jésus n’habite plus avec nous ; Jésus est au milieu de nous. La fête de Pâques ne fait que déployer ces deux affirmations simultanément. Elle le fait particulièrement dans cette facette de la Pâque qu’est l’ascension.
Comment faire de Pâques et de l’ascension autre chose qu’une impossibilité, une contradiction ? Les stratégies sont multiples ; les Ecritures et une grande partie de la tradition occidentale jouent le paradoxe : je crois parce que c’est absurde ; Dieu n’existe pas, il est , Dieu est mieux dit comme rocher et refuge que comme être suprême et éternel. Certains, en Orient, parlent d’un troisième œil. Il est des choses que l’on ne voit et comprend qu’en consentant à ce qu’il y ait une autre voie de connaissance que les cinq sens et la performance de la raison. Antoine de Saint-Exupéry n’est sans doute pas loin de parler ainsi qui dit, à la suite de Platon : on ne voit bien qu’avec le cœur. Le cœur ne voit pas, évidemment, et pourtant, il voit ce que les sens ne sentent pas, ce que la raison technico-scientifique n’éclaire pas. Pascal parle de l’ordre de la charité, l’évangile ne cesse de jouer sur la lumière et les ténèbres, les vrais et faux aveugles. On ne sait jamais qui est le voyant : Sophocle le racontait qui faisait de l’aveugle Tirésias le voyant et d’Œdipe le plus sot à croire ce qu’il voit qui l’empêche de voir qu’il ne voit pas.
Il n’y a pas que Dieu que le cœur verrait, que le troisième œil seul percevrait. C’est en fait une expérience commune. Mais comme ce troisième œil n’a pas d’organe, comme le cœur ne voit pas, notre culture technico-scientifique, qui est aussi culture qui exacerbe les sens, est aveugle, est incapable de voir. Et dire, contre l’impossibilité de voir que si, l’on voit, que si, Dieu est là dans nos vies, jamais marqué par l’absence et toujours disponible, est une réaction tout aussi culturelle, tout aussi aveugle.
Il y a une sorte de fondamentalisme qui, s’opposant à l’athéisme, partage ses prémisses : visible ou non, accessible aux sens et à la raison ou non. C’est ailleurs qu’il faut chercher sous peine de répondre à l’athéisme par l’idolâtrie ou la superstition.
Il vous est bon que je m’en aille, dit Jésus. Et il est parti, et il n’est plus là. Mais on n’a pas encore tout dit, et c’est le troisième volet de la Pâque. La résurrection de Jésus, son enlèvement du monde des vivants, libère l’Esprit. « Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Quant à vous, demeurez dans la ville jusqu'à ce que vous soyez revêtus d'une force venue d'en haut. » (Lc 24,49) Nous le fêterons la semaine prochaine.
La confession du Dieu trinité permet d’échapper à l’impossibilité pascale, permet d’ouvrir l’œil du cœur, le troisième œil, permet de croire et de rendre à la raison une amplitude plus large que celle de la techno-science, sans rien retirer à l’efficacité de cette techno-science. Dieu n’est pas plus monothéisme que polythéisme ou panthéisme. Dieu est Trinité, communion d’amour dont le seul dessein, dont l’être même est de partager, de faire vivre la communion, d’être communion. Dieu fait entrer dans sa communion d’amour. Dieu, c’est la force de faire entrer dans la communion réconciliée. Notre vocation est de participer à la communion d’amour de Dieu, notre vocation est d’être emportés par la Trinité, enrôlés dans la Trinité.
Alors l’Esprit fait voir ce que nous ne voyons pas. Jésus n’est plus avec nous, il vit auprès du Père, mais l’Esprit fait que l’auprès du Père, c’est la terre que nous habitons. L’Esprit nous rend Jésus en nous faisant entrer dans la vie divine.

samedi 4 mai 2013

Dans la cité sainte, il n'y a pas de temple (Ap 21,22) 6ème dim. de Pâques


« Dans la cité, je n’ai pas vu de temple, car son temple, c’est le Seigneur, le Dieu tout-puissant, et l'Agneau. » (Ap 21,22) Le texte de l’Apocalypse est pour le moins déconcertant. Décrivant la cité sainte, la Jérusalem céleste, l’humanité sauvée partageant la vie de Dieu, il précise qu’il n’y voit aucun temple. La ville de Dieu est sans lieu de culte, la vie avec Dieu n’a pas d’espace pour la prière.
Pareillement, il n’y a pas de soleil. Comment la vision du paradis pourrait-elle ne pas montrer de soleil ? Comment, sans soleil, pourrait-on voir quoique ce soit ? Comment la vie avec Dieu pourrait-elle être ténèbres. Mais justement, « de nuit, il n’y aura plus » (Ap 22,5). Il n’y a pas besoin de l’astre qui réchauffe et éclaire notre monde. Quand Dieu habite au milieu de son peuple, c’est à sa lumière que tous marchent, c’est à sa chaleur que tous vivent.
Le monde nouveau est dit en des termes que nous connaissons bien, repris de notre monde. Il ne s’agit cependant pas d’un monde en plus, en mieux. Il s’agit dans le langage de ce monde d’introduire l’insolite, la pierre qui fait trébucher, le scandale, l’étrange. La cité céleste n’a ni temple ni lumière. Si le texte n’avait comporté que cela, nous aurions sursauté. Et nous devons sursauter tellement cela est étrange : la cité céleste n’a ni temple ni lumière.
Cette cité céleste est comme notre vie, mais complètement différente. Il faudrait savoir, c’est pareil ou complètement différent ? C’est pareil, parce que la vie dans la cité céleste, c’est maintenant, dès lors que nous vivons du ressuscité, que nous sommes déjà vivants de sa vie. Ce que dit notre baptême, la préface le dit aussi : « sa mort nous affranchit de la mort, et dans le mystère de sa résurrection chacun de nous est déjà ressuscité. » La cité céleste, c’est comme ici, parce que c’est ici que nous vivons de la vie du ressuscité. Mais cela change tout de l’ici, en faisant déjà un autre, ou plutôt, transfiguration de l’ici en temps et en espace de Dieu.
Alors si le soleil brille encore ici, ce n’est pas lui qui nous éclaire et réchauffe, ou, dans sa clarté, c’est une autre clarté qui se donne de voir. S’il y a encore des lieux de culte comme nos églises, ce ne sont pourtant plus des lieux de culte, car il n’y a plus de temple dans la Jérusalem céleste.
Il n’y a plus de temple parce qu’il n’y a plus de culte. Le culte, comme dit Paul est spirituel ou encore selon le Logos. « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c’est là le culte spirituel que vous avez à rendre. » (Rm 12,1)
Ce que nous célébrons en nos églises n’est pas un culte, car le culte, nous le célébrons jour après jour, heure après heure s’il est vrai que Dieu vit avec nous, au milieu de nous. Si ce monde est transfiguré par sa présence, à quoi bon des temples pour le visiter ? C’est chaque instant de l’existence qui devient action de grâce, eucharistie, dans le lavement des pieds, le service du frère, la pratique de la charité.
Une cité sainte sans temple, voilà qui interdit qu’il y ait d’un côté notre vie privée et de l’autre la vie religieuse, le profane et le sacré, ce qui concerne le monde et ce qui concerne Dieu. C’est le monde qui concerne Dieu depuis que Dieu est créateur, amant de ce monde qu’il a tant aimé. La cité sainte, c’est la cité sans religion, aussi curieux que cela paraisse, parce que plus rien n’est réservé au religieux et qu’en toutes choses, Dieu est à trouver, à louer, en toutes choses Dieu est vie, donne sa vie, se donne.
Une cité sainte sans religion, c’est le scandale de l’évangile. Les païens de l’Antiquité accusaient les premiers chrétiens d’athéisme. Et ils voyaient juste. Sauf à trahir l’évangile, la religion n’est plus possible, le culte n’est plus possible, si ce n’est à être chrétiens pratiquants, c’est-à-dire, à vivre le culte logique de la charité. Mettre l’évangile en pratique, c’est aimer comme Dieu, jusqu’à l’extrême.
Et si l’on se retrouve encore dans les églises, si l’on ne veut pas que les églises soient les tombeaux de Dieu où Nietzsche chante son Requiem aeternam Deo, c’est parce que ce que nous sommes ne parait pas encore pleinement, ou, ce qui revient au même, parce que le corps est le chemin de Dieu vers l’homme, que la lumière du soleil demeure la parabole de la lumière divine, tant que l’enfantement du monde nouveau n’est pas achevé.
Dieu est au milieu de son peuple, de ce monde, dans ce qu’il a de plus charnel, car sans la chair, l’homme est une bête qui se prend pour un ange. Nous sommes dans cette église pour dompter la bestialité qui nous habite, y compris la violence religieuse, pour apprendre à vivre comme hommes et femmes, pour consentir à ce que, parce que l’Agneau habite en nous, tout homme est une histoire sacrée.

vendredi 3 mai 2013

Les fioretti du Pape François


Il y a bientôt deux mois que François a été choisi par les Cardinaux comme évêque de Rome. C’était le 13 mars. Depuis, nous nous sommes habitués à dire son nom à la messe, à le voir à la télévision, à entendre parler de sa dernière homélie improvisée à la chapelle de la résidence saint Marthe où il fait choix de demeurer, de ses petits gestes qui étonnent, tel ce sandwich offert à un garde suisse.
Va-t-on faire du Pape un People et réduire la vie de l’Eglise à ces histoires de sandwich ? Certains n’hésitent pas à parler des fioretti du Pape François, à l’instar de ces anecdotes, petites fleurs, de la vie de saint François d’Assise. Des dizaines de moments qui étonnent et dessinent la personnalité de celui qui, par exemple, signe le plâtre qu’une adolescente porte à la jambe.
On a l’impression de retrouver la simplicité de Jean XXIII. Le discours à la Lune dans lequel le Bon Pape Jean avait confié aux parents d’embrasser leurs enfants de la part du Pape au soir de la première journée du Concile Vatican II aura été comme renouvelé par le premier discours de François à la loggia de saint Pierre au soir de son élection, conversation presque intime entre le nouvel évêque de Rome et son diocèse, commencé par un simple « Frères et sœurs, bonsoir ».
Mais comme premiers mots publics, cela ne fait pas sérieux, cela ne fait pas pape. Et les voix commencent à se faire entendre qui estiment que ce pape ne va pas bien : il refuse de « faire le pape ».
Récemment, un docteur en liturgie de san Damaso à Madrid lui a reproché de ne pas respecter les livres liturgiques et d’avoir lavé les pieds à tord à des femmes, qui plus est pas même chrétiennes ; c’était le jeudi saint à la prison pour mineurs de Rome. On ne peut faire de ce geste liturgique un acte politiquement correct. « Ce qui me préoccupe grandement c’est que le premier à ne pas obéir aux rubriques soit le « Primat » de notre rite, le rite romain. ».
On craint que la Renonciation de Benoît XVI et la manière de faire de François n’attaquent la dignité du Pape. De fait, le culte de la personnalité est ramené à un respect de la fonction. Lorsque François nomme un comité de huit cardinaux pour l’aider, il laisse penser qu’il a besoin du conseil des autres, qu’il n’est pas au dessus des autres, guidé directement par l’Esprit saint.
«  Déjà, certains, en Italie, s’inquiètent des indices d’une « démolition de la papauté », accusant le pape de « paupérisme », voire de « populisme ». Dans le quotidien Il Foglio du 19 avril, l’expert liturgiste Mattia Rossi se fait le porte-voix des déçus du pape François. Il voit dans le « groupe des huit cardinaux » une sorte de « grillisme vaticanesque », similaire à l’activité de Beppe Grillo, le leader atypique du Mouvement des Cinq Étoiles qui récuse toute légitimité à la classe politique italienne. « Jamais un pape ne s’est entouré d’un organisme consultatif », assène M. Rossi, craignant une « primauté devenue horizontale, honorifique ». (F. Mounier, La Croix du 22 avril)
On le voit, la primauté apparaît relativisée au point qu'un canoniste reconnu a jugé bon de remettre les choses au clair. Je ne suis pas aussi certain que lui que les choses soient si simples. L'histoire de Lumen gentium du point de vue de l'équilibre entre primauté et collégialité l'atteste, de sorte que la Constitution est plus un lieu de débat, si ce n'est de conflit, qu'un texte qui exposerait un consensus reçu. 
Ces critiques et bien d’autres restent marginales. Elles n’ont rien d’étonnant dans un contexte pluralisme et de liberté d’expression, même si leurs auteurs se feraient plutôt les défenseurs d’un discours institutionnel maîtrisé et unanime voire uniforme, calé sur ce que dirait de façon définitive, univoque et autoritaire un catéchisme de l’Eglise catholique, souffrant mal la critique et la contradiction. Mais l’on n’est pas à une contradiction près !
Laissons la polémique aux polémistes. Retenons l’expression de deux manières de comprendre l’Eglise, et en particulier le rôle du Pape, l’une très verticale, selon laquelle le Pape reçoit son pouvoir directement de Dieu et commande à l’ensemble des catholiques parce qu’il est leur chef ; l’autre, plus en phase avec la fameuse affirmation de saint Augustin ; pour vous je suis évêque, avec vous je suis chrétien. Benoît XVI refusait par principe que l’on oppose les deux visions. Mais je ne suis pas sûr que l’on puisse les concilier. Et ce que notre Eglise risque d’être amenée à vivre, avec François, c’est le choix, contre l’autre d’une des deux conceptions, que le Concile avait essayé de faire, mais que la pratique des cinquante dernières années n’a pas réussi à asseoir. Certains pensent qu’avec ce Pape, nous entrons dans une nouvelle interprétation du Concile dont nous célébrons en ce moment les cinquante ans.


PS S’il est clair que la collégialité est une priorité de François, elle apparaît comme une nécessité pastorale ou une obligation imposée par le gouvernement de l’Eglise. Pour l’heure, il n’est pas certain que l’on ait entendu une réflexion de type proprement théologique. On est même étonné de certains termes peu ajustés dans sa théologie des ministères. Refusant de faire, à juste titre, du prêtre un intermédiaire, c’est-à-dire un fonctionnaire, François utilise le terme de médiateur. Je ne pense pas que ce terme convienne à une théologie des ministères compatible avec une ecclésiologie de communion mais bien d’avantage avec l’ecclésiologie verticale. Sans dire qu’il n’y a qu’un seul médiateur, Jésus et que s’il y a un autre Christ, ce n’est pas le prêtre en tant que prêtre, mais tout baptisé (dont les prêtres, certes) qui par le baptême ont revêtu le Christ.

PS 2 Le jour de l’anniversaire de son prédécesseur, François a célébré une messe à son intention. Ce n’est pas un hasard si le Pape s’est référé au Concile Vatican II, qui – a-t-il dit – « a été une œuvre belle de l’Esprit Saint. Pensez au Pape Jean XXIII : il semblait un bon curé et il a été obéissant à l’Esprit Saint », en réalisant ce que voulait l’Esprit. « Mais après cinquante ans – s’est-il demandé – avons-nous fait tout ce que nous a dit l’Esprit Saint dans le Concile », dans cette « continuité dans la croissance de l’Eglise qu’a été le Concile ? ». «Non» a-t-il répondu. « Nous fêtons cet anniversaire » – a expliqué le Pape – en érigeant une sorte de « monument » au Concile, mais nous nous inquiétons surtout « qu’il ne nous dérange pas. Nous ne voulons pas changer ». Et même, « il y a plus : certaines voix veulent revenir en arrière. Cela s’appelle “être des nuques raides”, cela s’appelle vouloir “domestiquer l’Esprit Saint”, cela s’appelle être “des cœurs lents et sans intelligence”».


samedi 27 avril 2013

La langue de la foi, c'est l'amour (5ème dimanche de Pâques).


En lisant l’évangile de ce jour (Jn 13, 31-35), je me demandais bien comment j’allais trouver de quoi nourrir un commentaire. Le commandement nouveau est tellement central qu’il est difficile de ne pas s’y arrêter. Mais le texte est tellement connu, et sans difficulté de compréhension, que l’on voit mal en quoi une homélie est nécessaire. Pourrait-elle d’ailleurs être autre chose qu’une paraphrase bien fatigante ? Et paraphraser trois lignes histoire d’en faire une homélie de huit à dix minutes, c’est sûr que ce serait très ennuyeux.
Et puis, la discussion dans un des cours donnés la semaine dernière m’a ouvert une piste. Athéisme et question de Dieu, tel en est le titre. Nous en étions à exprimer comment il était possible de dire Dieu, ce que signifie la nomination de Dieu. Un article fameux de Paul Ricœur, que j’ai lu des dizaines de fois, m’est apparu comme un commentaire de notre texte.
Comment prononcer le nom de Dieu ? Cela est si impossible que le peuple Juif se l’interdit et remplace ce nom par un autre, le Seigneur. Les chrétiens, depuis les Pères, sont passés outre cet interdit, mais ils savent bien que nommer Dieu est toujours fait improprement. Qui pourrait dire Dieu ? Déjà, on ne prononce pas le nom des autorités, on ne va pas dire Dieu impunément ! Et le nouveau Pape, qui ne choisit pas de nom de règne, nous met dans le désarroi. On ne va pas l’appeler François ? François, dans sa dernière homélie, François, au soir de son élection. Cela manque de dignité, alors on rajoute, le Pape François. Pourtant, on ne disait pas toujours le Pape Benoît XVI. On dit souvent Benoît XVI, Jean-Paul II. Appelez-moi François, tout simplement, semble-t-il dire. Et nous sommes gênés.
Pensez pour Dieu…
Et pourtant, il faut bien dire Dieu si l’on veut prier, si on veut l’annoncer.
Mais le nom de Dieu n’est pas un savoir, un nom pris dans une liste, l’annuaire ou le dictionnaire des dieux ou des noms de dieux. Les musulmans en connaissent quatre-vingt dix neuf, mais c’est ruse car il manque le centième. Les autres noms ne sont pas faux, mais ils ne sont pas sont nom pour autant. Ils cachent, ils réservent.
Le nom de Dieu ne relève pas d’un savoir, d’une nomination. Il est charité, engagement, service du frère. C’est à aimer que l’on nomme Dieu. Voyez, mère Térésa et l’abbé Pierre ont bien mieux et pour beaucoup plus de monde parlé de Dieu que les plus célèbres des théologiens dont on ignore jusqu’à l’existence. Non que la théologie soit inutile, mais comme dit l’un des plus grands théologiens, Thomas d’Aquin, elle n’est que paille. On nomme Dieu à aimer. Que serait la foi sans la charité. « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je ne suis plus qu’airain qui sonne ou cymbale qui retentit. Quand j’aurais […] la plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. »
La foi n’est pas autre que la charité, la foi n’est pas une confession de notre confiance en un Dieu ainsi ou autrement nommé. La foi est amour de Dieu, c’est-à-dire du prochain puisqu’il n’est pas possible d’aimer l’un sans aimer les autres, d’aimer les autres sans aimer Dieu, qu’on sache qu’on l’aime ou pas.
Il n’y a pas d’un côté la profession de foi et de l’autre le comportement moral. La langue de la foi, c’est la charité. Lorsque la foi parle, elle est charité. Pour annoncer notre Dieu, pour prier notre Dieu, nous n’avons qu’un chemin, celui de l’amour. Ainsi, je comprends, et espère n’avoir pas trop paraphrasé, l’évangile de ce jour :
« Je vous donne un commandement nouveau : c'est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. »
Les conséquences sont lourdes. A ne point aimer, nous ne pouvons dire notre foi, quels que soient les astuces pédagogiques, les moyens de communication, l'engagement dans la société, notre prise de parole avec les amis, les collègues de travail, etc.
Il ne s’agit pourtant que d’une paraphrase. Dire que la langue de la foi, le langage de la foi c’est l’amour, c’est seulement répéter les paroles de Jésus : « Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. »

lundi 22 avril 2013

Un texte de Mgr Dagens : Le catholicisme intransigeant, une tentation permanente


Un certain nombre de catholiques français, qu’il ne faut pas confondre avec l’Église catholique qui est en France, sont, sans le savoir, fidèles à une tradition qui vient de très loin, bien avant la Révolution française. Ils se laissent déterminer de l’extérieur, par ce que le général de Gaulle appelait les « circonstances » de la vie politique. Ils sont pris dans des rapports de force qui leur échappent, mais en fonction desquels ils rêvent d’affirmer leur identité, de façon militante, soit en se défendant contre ceux qui les contestent, soit en participant à des manœuvres offensives, espérant retrouver ainsi des positions dominantes dans notre société. 

Cette posture militante, cette culture de combat n’est pas nouvelle. Elle correspond à cette longue tradition qu’Émile Poulat, René Rémond et bien d’autres historiens ont désignée comme celle du catholicisme intransigeant qui s’est développée tout au long du XIXe siècle, pour résister à tous ceux qui semblaient hostiles à l’autorité de l’Église. Cette interminable guerre des deux France s’appuyait sur des idéologies consistantes, d’un côté celle qui inspirait le parti clérical, et de l’autre celle qui accompagnait la naissance et l’affirmation du projet laïque. 

On peut toujours rêver de réveiller ces vieilles querelles, en invoquant d’un côté le programme de l’Action française de Charles Maurras et de l’autre les réalisations de Jules Ferry ou les idées de Ferdinand Buisson, sans parler de la rivalité entre les curés et les instituteurs. Mais c’est peine perdue. Parce que les idéologies qui soutenaient ces projets politiques sont mortes et que personne ne peut les ressusciter, à moins de faire le choix, du côté catholique, d’un enfermement dans des réseaux serrés qui se réclameraient d’une foi pure et dure et, du côté laïque, de la remise en valeur d’une morale fondée sur des valeurs abstraites. 

Mais il faut être réaliste : certains, qui se méfient des religions, doivent se réjouir en sourdine de voir que la figure du catholicisme semble aujourd’hui se confondre avec ce courant offensif. Quelle aubaine pour eux de dénoncer ces durcissements qui se produisent sur la place publique ! Comme il serait facile d’assimiler l’Église tout entière à ces expressions musclées de la foi ! Quel triomphe si l’on parvenait à montrer que les croyants sont tous des violents et des obscurantistes ! Si les ultras devaient l’emporter chez les catholiques, alors la voie serait libre pour les ultras anticatholiques, trop heureux de relever alors le défi qui leur serait lancé ! 

Il est donc urgent de raison garder et de remettre les réalités dans une perspective historique. Les affrontements qui accompagnent le projet de loi destiné à ouvrir le mariage et l’adoption aux couples de même sexe ne sont qu’un épisode révélateur de la crise du mariage et de l’effacement des valeurs communes qui fondaient notre société. Mais faut-il se résigner à ces explosions d’individualisme militant qui valent aussi pour des jeunes catholiques ? L’urgence est plutôt de lutter contre tout ce qui déshumanise notre société, contre tout ce qui envenime les pauvretés muettes, contre tous ces processus qui réduisent les personnes à des objets manipulables selon les exigences exclusives de la rentabilité financière ou technique, en tous domaines. 

Quant aux responsables de l’Église catholique en France, dont je suis solidaire, ils seraient mal inspirés s’ils cherchaient à prendre en marche le train des poussées politiques, en essayant de faire plaisir aux ultras et aux autres. Si cet opportunisme l’emportait, il faudrait en payer le prix dans quelques années. Je suis préoccupé, parce que j’ai parfois l’impression que la joie provoquée par l’élection du pape François est estompée par les crispations actuelles et que la référence à la simplicité et à la force de l’Évangile s’atténue ! Que diable, si l’on peut dire, allons-nous renoncer à nous déterminer de l’intérieur de notre foi catholique et de l’espérance que nous mettons dans la miséricorde du Christ ? Ce n’est pas de calculs politiques que nous avons besoin, c’est du courage d’être nous-mêmes, des disciples et des témoins de Celui qui est venu pour « chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc 19, 10) et aussi pour « réunir les enfants de Dieu dispersés » (Jean 11,52). 

Mgr Claude DAGENS, évêque d’Angoulême, de l’Académie française
La Croix 21 avril 2013